Article – 29/09/2011
par Yves Martin-Chave – diplômé d'expertise comptable
L'Administration s'est montrée de plus en plus attentive aux demandes de remboursement des créances de CIR, et même à leur simple imputation. Le crédit d'impôt recherche est-il pour autant un aimant à contrôle fiscal ? Non, mais en 2011 les demandes d'information ont pris un tour quasi systématique.
Cela se traduit par des remboursements pas vraiment immédiats et des délais dilatés.
Dans cet article, nous aborderons les points suivants :
La loi de finances pour 2011 a pérennisé le remboursement immédiat pour les PME (au sens communautaire). Elle prévoit en outre l'obligation pour les entreprises créées depuis moins de deux ans de fournir des justificatifs à l'appui de leur demande de remboursement, justificatifs permettant dans ce cas de vérifier tant l'éligibilité des travaux de recherche-développement que leur réalité.
Rappelons que les entreprises nouvelles bénéficient de la restitution immédiate des excédents de crédit d'impôt recherche l'année de la création et les quatre années suivantes s'il s'agit d'entreprises non créées dans le cadre d'une reprise, restructuration ou extension d'activité et dont le capital libéré est détenu à plus de 50 % par des personnes physiques (P.P.) ou par une société détenue pour plus de 50% au moins par des P.P. ou par des sociétés de capital risque. Il en va de même pour les entreprises sous statut JEI et des jeunes entreprises universitaires (JEU). .../...
Les autres entreprises relèvent du cas général, et, si elles veulent disposer plus tôt de leurs créances de CIR non imputées, elles n'ont d'autre moyen que de les mobiliser auprès d'établissements financiers, OSEO ou banques. Comme on peut bien l'imaginer, la mobilisation requiert un dossier justifiant tant de l'éligibilité des travaux de recherche que des sommes déclarées.
Dans les faits, ces demandes de précisions ont été adressées non seulement aux entreprises créées depuis moins de deux ans, mais aussi aux autres entreprises éligibles au remboursement anticipé. Ce à quoi nous assistons semble être une rationalisation par l'administration de la volonté politique de soutenir la recherche-développement et de la nécessité concomitante de ne pas gaspiller les ressources publiques. .../...
On a connu une quantité sans précédent de demandes d'information, pour des entreprises de tous âges, sous forme écrite ou orale, avec pour résultat une augmentation des délais de remboursement alors même que la loi voudrait un remboursement immédiat, quitte à s'enquérir ensuite du bien fondé des sommes demandées et versées.
On avait observé en 2010 un léger allongement des délais de remboursement. On avait pu l'attribuer au succès du crédit d'impôt recherche qui a vu les PME, en particulier industrielles, y recourir de plus en plus après la réforme décidée fin 2007. En 2009 il y avait 60 % de déclarants de plus qu'en 2007. Plus de bénéficiaires et des montants de R-D en légère croissance alors que le PIB était en recul en 2009 ont signifié plus de dossiers et plus de demandes de remboursement des créances
Aucune explication véritable ne nous a été fournie pour ces délais contredisant le caractère légalement immédiat du remboursement des soldes de créances résultant du CIR.
Nous avons certes écouté des réponses traditionnelles qui se veulent rassurantes bien qu'empreintes de mystère (« c'est en cours ») ou qui se réfèrent au délai et l'attribuent soit à l'absence de qui traite le dossier (« il est absent, elle est en congés »), soit à un facteur relevant presque de la force majeure (« il y a du retard, le dossier a été perdu, il est parti à la retraite »), mais rien qui traduirait explicitement cette volonté marquée de contrôler, de vérifier qui est évidemment la cause de l'allongement du délai.
Alors, prétexte pour étirer les paiements ou volonté de prévenir une possible fuite des ressources publiques vers des bénéficiaires supposés difficiles à saisir ultérieurement ?
Dans les faits, personne n'a dit qu'il s'agissait d'éviter de rembourser à des entreprises fantômes ou éphémères de manière ad hoc. D'ailleurs, les entreprises établies n'ont pas échappé à la vague. .../...
Mais voilà, le remboursement immédiat du CIR est par définition immédiat, sous réserve du temps nécessaire à traiter les demandes, et n'entame en rien la faculté pour l'administration de contrôler, de vérifier, de s'informer. On comprend bien que le temps de traitement soit plus court quand la demande de remboursement intervient début janvier et plus long quand le gros des bordereaux d'avis d'impôts sur les sociétés est déposé. Immédiat se conçoit par rapport aux délais prévus dans le cadre antérieur, avant la mesure exceptionnelle prise en raison de la crise, reconduite une fois et pérennisée ensuite pour les seules PME.
Or ce que nous avons constaté c'est un allongement d'environ trois mois des temps constatés les exercices antérieurs, soit bien au delà de l'immédiateté sans précipitation.
Toutes les situations sont apparues, même quelques gros soldes de CIR remboursés très vite et sans aucune demande d'information (pour des entreprises ayant une trajectoire établie), jusqu'à des enchaînements de problèmes un peu caricaturaux entraînant des paiements au delà du semestre, voire des dossiers à ce jour non encore traités. D'une manière générale, pour les dossiers ayant fait l'objet d'une ou de plusieurs demandes d'information, une fois obtenu le feu vert, le paiement s'est fait sans excessive vélocité, souvent trois semaines bien comptées.
La conjoncture étant ce qu'elle est, ces contretemps ont provoqué quelque inquiétude chez les entreprises concernées, en particulier chez celles qui après avoir fourni les réponses aux questions posées ont subi un silence prolongé malgré plusieurs relances.
Un primo-déclarant a reçu une demande d'informations spontanée du MESR à propos du CIR, adressée directement sans passer par l'administration fiscale. Ladite entreprise a donc fourni sous les plus brefs délais l'information demandée… dont le traitement a pris 9 mois. Neuf mois d'incertitude au cours desquels il valait mieux ne pas avoir de problèmes de trésorerie.
Un autre client, n'ayant pas demandé un remboursement immédiat de son CIR mais ayant simplement pratiqué une imputation sur le bordereau d'avis d'impôt sur les sociétés, reçoit en retour une demande de régularisation avec menace du rejet de l'imputation, la lettre faisant valoir qu'une réponse rapide permettrait un remboursement rapide du trop payé après acomptes de l'IS. À la surprise du client, le règlement du solde lui parvient au moment même où il allait expédier les justificatifs demandés.
Ayant demandé un remboursement de crédits d'impôt recherche non imputés des exercices 2006 et 2007, un autre reçoit une demande d'information extrêmement détaillée, y compris justificatifs de temps passé en R-D et informations techniques sur la R-D pour évaluation de son éligibilité.
Ce simple exemple montre à quel point il est important de disposer d'une bonne méthodologie pour constituer et renseigner le dossier justificatif du CIR, tant sur les plans comptable et social que sur le plan scientifique. Ayant eu une longue trajectoire d'expertise comptable, nous le constatons tous les jours. Un dossier, pour être solide nécessite un grand formalisme. .../...
Le CIR n'est pas spécialement un aimant à contrôle fiscal, pas dans l'intention. Toutefois, cela ne dispense nullement de se préparer à avoir éventuellement à y faire face.
L'examen détaillé des fiches de temps est un classique des contrôles fiscaux du CIR. La détermination des temps fixés globalement n'est pas admise et seul un détail journalier et par nature de tâche R-D et non R-D est recevable, car n'est pas admis au titre du crédit d'impôt pour une personne pourtant qualifiée et affectée entièrement à la recherche-développement le temps consacré à diverses activités comme, par exemple, formation, rédaction de rapport, recrutement de collaborateurs, évaluation de matériels, entre autres.
Les textes sont ce qu'ils sont et, si l'on demande à bénéficier de l'aide, il faut s'y conformer.
Si l'administration est particulièrement vigilante sur certains points c'est parce une partie des bénéficiaires les ignorent, souvent de bonne foi, mais les ignorent. Les très grandes entreprises s'entourent de conseils spécialisés car pour elles l'effet ricochet peut être énorme. Les petites et moyennes devraient le faire également car pour elles s'ajoute la perte potentielle d'un financement fondamental pour leur développement.
L'Administration a systématisé ses demandes d'information à l'ensemble des demandes de remboursement des créances de CIR. Ces demandes d'information ont été soit immédiates – ce qui présente l'avantage de montrer que le dossier est en cours de traitement – soit en réaction à un appel de l'entreprise – et, là, on sait moins qu'en penser.
Nous avons constaté un fort développement des demandes verbales, traduisant des procédures pas vraiment prévues par la loi. Quant aux demandes écrites, elles ont été à géométrie variable en ce sens que nous n'avons pas vu deux courriers identiques, ce qui laisserait penser à des mises en œuvre individuelles d'une consigne générale.
Ces demandes d'information touchent aussi bien les petites entreprises nouvelles ou récentes que les grosses établies depuis longtemps et ayant recours au CIR depuis de longues années, ce qui écarte la possibilité d'un examen centré sur les structures nouvelles. En outre, la grande majorité des demandes ne portait pas sur la qualification de la recherche.
Nous avons également observé une tendance à justifier la demande d'information par la « procédure » de remboursement des créances de crédit d'impôt recherche. Seul hic, la loi ne prévoit pas de procédure allant dans ce sens. La dernière instruction fiscale en date était l'instruction 4A-1-09 du 9 janvier 2009 [1] précisant dans le détail qui a le droit de demander un remboursement immédiat, dans quelles circonstances, et suivant quelles formalités.
L'obligation nouvelle pour les entreprises créées depuis moins de deux ans de fournir à l'appui de leur demande de remboursement des justificatifs permettant dans ce cas de vérifier tant l'éligibilité des travaux de recherche-développement que leur réalité n'a pas pour signification explicite que cette vérification conditionne pour toutes les autres entreprises le remboursement à une vérification discrétionnaire.
Ce que l'on peut dire c'est qu'il y a un manque patent de retour d'information. On peut aussi trouver un manque de suivi dans l'avancement des dossiers. Même si, dans leur quasi totalité, ses demandes d'information ont débouché sur un remboursement, l'Administration ne s'est livrée à aucun commentaire sur les dossiers justificatifs ni sur les autres éléments informatifs fournis par nos clients. C'est très dommage, car cela prive les entreprises de toute pédagogie. S'il existait une manière de constituer un dossier justificatif du CIR considérée par l'Administration comme plus efficace ou plus pertinente, les entreprises pourraient s'adapter sans problème. Dans le cas de nos clients c'est plus une question d'efficacité qu'une question de renforcer leurs dossiers puisque ces derniers leur ont permis d'être remboursés.
Dans le cadre d'un contrôle fiscal, ou simplement d'un rescrit préventif, l'éligibilité de la recherche est le point le plus épineux. Dans un effort de rendre les choses plus transparentes, un projet d'instruction « sur le périmètre de la R&D » a été soumis à consultation publique jusqu'au 1er septembre. .../...
Toutefois, un des problèmes potentiellement les plus gênants est la superposition des entités ayant droit de regard.
C'est pour cela qu'il nous a toujours paru essentiel que tant la recherche éligible au crédit d'impôt recherche que les procédures diverses et les rôles de chaque entité soient définies au mieux.
L'État a procédé à des recrutements importants d'experts scientifiques pour faire face au succès du CIR.
Cela paraît logique car, vues la diversité et la complexité des situations concernant l'éligibilité des travaux de R-D, l'administration fiscale a besoin de ce soutien. Par contre, il nous semble que les efforts de formation en matière fiscale de ces experts qui souvent débordent sur certains aspect fiscaux du dossier n'ont pas été suffisants.
En outre, au contraire de l'administration fiscale, l'intervention de ces experts se fait dans une quasi absence de cadre défini. Ces insuffisances de technique fiscale et ce manque de formalisme vont nécessairement créer des situations conflictuelles.
Nos constats sur cette campagne 2011 sont confirmés par le comité d'évaluation des dépenses fiscales et des niches sociales de l'Inspection Générale des Finances qui, dans son rapport Nº 2010 M 035 02, Annexe E sur le crédit d'impôt recherche, mentionne plusieurs points sources de tension et d'insécurité pour les entreprises contrôlées, par exemple :
– « les frontières du contrôle exercé sur chaque entreprise par les deux administrations sont confuses. Le contrôle des experts du MESR ne porte pas uniquement sur la qualification de R&D des projets déclarés au CIR. Il inclut dans de nombreux cas le rattachement des dépenses à ces projets… »
– « les experts relevant des réseaux propres aux DRRT, répertoriés par ces derniers, ne figurent pas dans la liste nationale s'ils n'ont pas réalisé d'expertise récente »
– « Les experts rencontrés n'ont pas eux-mêmes une claire vision de leurs obligations déontologiques. »
Concernant les délais introduits par la saisine d'un expert :
– « les délais de réponse des experts après saisine par l'administration fiscale ne sont pas suivis. Dans certains cas rencontrés par la mission, ils peuvent atteindre six mois à un an. »
Cela explique pourquoi les inspecteurs des impôts se lancent la plupart du temps seuls dans le contrôle fiscal du CIR, et, au final, pourquoi aussi peu de demandes d'information incluaient ou portaient sur l'éligibilité de la R-D.
Concernant la déontologie :
– « les règles déontologiques des experts ne sont pas formalisées. Cela est d'autant plus regrettable que, dans de nombreux cas, l'expert mandaté pour le contrôle d'une entreprise a des liens avec une entreprise concurrente voire avec l'entreprise elle-même »
– « Les experts rencontrés n'ont pas eux-mêmes une claire vision de leurs obligations déontologiques. »
Concernant le formalisme :
– « Par ailleurs, l'accompagnement et la formation des experts par l'administration centrale sont lacunaires. Aucun guide méthodologique ni aucune trame détaillée de rapport-type n'ont été conçus pour guider les experts… aucune formation n'est préalablement dispensée aux nouveaux experts. »
–« Adaptées, par leur fluidité, à un CIR de faible ampleur, les procédures en vigueur ne sont plus compatibles avec la nouvelle envergure du dispositif. »
Le bilan du crédit d'impôt recherche a été évoqué au cours du Conseil des Ministres du 24 août dernier. Il se voulait très optimiste, ce qui n'est guère surprenant, l'intensification de la R-D étant perçue par les politiques de toutes tendances comme une condition nécessaire à la survie des économies européennes, voire comme la garante d'un avenir radieux
Ce bilan, faisant référence à une définition plus précise des travaux éligibles, conclut : « Il importe désormais de garantir la stabilité du CIR et de renforcer la sécurité juridique des entreprises utilisatrices. »
L'objet de cet article n'est pas de savoir si le CIR sert à quelque chose, s'il est surdimensionné ou non ; du point de vue des entreprises ayant des activités de R-D il existe et il sert à les financer en partie.
Il est bon que l'État contrôle l'usage fait de ses incitations fiscales et que le CIR soit évalué en profondeur afin d'optimiser les effets des ressources allouées. Les entreprises innovantes traînent, en termes d'image, le boulet du CIR « niche fiscale » et l'on a parfois l'impression que ce crédit d'impôt serait le triomphateur des jeux olympiques de la gabegie. Aussi, nous nous permettons de faire état de l'introduction massive de la demande d'information lors de demandes de remboursement immédiat ou de simples imputations des créances de CIR ainsi que des délais occasionnés par cette surcharge des administrations, et nous signalons quelques points susceptibles de perturber les entreprises innovantes, petites, moyennes, grandes et même très grandes.
Nos interlocuteurs habituels, responsables dans les services fiscaux, au ministère de la recherche, dans les DRRT, ont réellement pris conscience du problème. Suite à nos demandes par courrier électronique, ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour dénouer des situations difficiles, manifestant une réelle volonté de de résoudre les problèmes comme l'attestent leurs réponses à nos demandes établies avec copie à trois, voire quatre, destinataires de grade élevé dans leurs services. Ils ont répondu à nos interventions et ont pris soin de nous informer de l'état d'avancement des dossiers mis en avant. Et nous ne pouvons que confirmer au passage l'évolution très positive des relations entre administrations et contribuables. .../...
On voit donc que, contrairement à un fantasme répandu, le problème ne se trouve pas dans l'attitude des personnels des administrations concernées, mais bien dans l'obsolescence et l'inadaptation du cadre dans lequel elles interviennent.
Si un expert saisi ne tient pas les délais ou ne remet pas un rapport dans les formes, que peut l'inspecteur des impôts ? Et ce même expert, s'il n'a pas été formé, si aucune procédure n'a été clairement définie pour son intervention, doit-il l'inventer ? Une DRTT qui ne dispose pas sur son territoire d'un expert spécialiste d'un domaine et ne peut en trouver ailleurs, est-elle vraiment à même de se prononcer de manière faisant foi sur l'éligibilité de la R-D ?
Alors, malgré toute la bonne volonté manifestée par les intervenants des administrations, les entreprises, et en particulier les plus jeunes pour lesquelles le crédit d'impôt recherche est une ressource vitale, peuvent se retrouver dans des situations particulièrement inconfortables. Enfin, ces problèmes entretiennent la défiance de trop d'entreprises à l'égard du CIR, alors même que ces entreprises, en particulier industrielles, ont à fournir des efforts considérables pour rester dans la course. Il n'est qu'à regarder la structure de la consommation des jeunes pour s'en convaincre.
Espérons que les points évoqués ici seront pris en considération afin que les conditions de travail de chacun s'en trouvent améliorées, car c'est la compétitivité du pays qui est en jeu.
Sources :
1. Ministère des Finances http://www11.minefi.gouv.fr/boi/boi2009/4fepub/textes/4a109/4a109.pdf
110929.bspo.paca